Apprentissages

La communication intuitive nous permet d’apprendre à changer notre regard sur les autres. Pas seulement les animaux autres qu’humains, même si c’est là le sujet de cet article, d’ailleurs. Nous avons l’habitude de considérer ce qui nous appartient comme un bien, que l’on chérit certes, mais qui doit « obéir », qui n’a pas « à dire non ». Quand on gratte un petit peu au sein de notre propre espèce, on se rend compte qu’il en a été et en va encore de même avec toutes celles et tous ceux que l’on a jugé par le passé ou juge encore, hélas, inférieurs : femmes, enfants, peuples différents, cultures ou religions différentes, etc (en grattant un peu plus, on peut même y ajouter : origines sociales différentes… )

Et non, il n’y a pas « deux poids, deux mesures » : On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux, disait Gandhi. Quant à ma chère Marguerite Yourcenar, que je ne cesse de citer, elle confiait dans Les Yeux ouverts : Je me dis souvent que si nous n’avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans les wagons à bestiaux, ou s’y briser les pattes comme il arrive à tant de vaches ou de chevaux, envoyés à l’abattoir dans des conditions absolument inhumaines, personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’aurait supporté les wagons plombés des années 1940-1945. Si nous étions capables d’entendre le hurlement des bêtes prises à la trappe (toujours pour leurs fourrures) et se rongeant les pattes pour essayer d’échapper, nous ferions sans doute plus attention à l’immense et dérisoire détresse des prisonniers de droit commun. Dérisoire parce qu’elle va à l’encontre du but qui serait de les améliorer, de les rééduquer, de faire d’eux des êtres humain

Cette parenthèse étant faite, j’en reviens à la communication intuitive et à ce qu’elle nous permet d’apprendre et de dépasser. La première étant cette fichue crainte de l’anthropomorphisme.

La crainte de l’anthropomorphisme est, j’en suis de plus en plus convaincue, l’une des plus belles armes de l’anthropocentrisme, drapé dans des oripeaux scientifiques, pour justifier l’écart, les failles, les mondes entre eux et nous, mais aussi pour invalider tout autre forme d’approche, de connaissance, de discours visant à étudier les comportements des autres espèces. Pire, cette crainte, devenue jugement, a permis à l’ère de la mécanisation et de l’industrialisation de l’élevage de mettre de côté les fermiers et agriculteurs qui connaissaient et nommaient leurs vaches, poules (cf. le très intéressant ouvrage de Vinciane Despret et Jocelyne Porcher : Être bête). Des siècles plus tôt, les mécanistes héritiers de Descartes, refusaient d’entendre qu’un chien à qui l’on flanque un coup de pied (Fontenelle, père et fils) ou que l’on brûle vif (Malebranche) éprouve de la douleur*. Si l’on quitte le domaine de l’étude des animaux, on peut retrouver le même genre d’imbécillité pompeuse et nuisible vis-à-vis des enfants ou des femmes, ou encore d’autres peuples, considérés comme des barbares, jusqu’à ce qu’on les civilise** : Il faut tuer l’Indien pour sauver l’homme, écrivait le capitaine Richard H. Pratt, auquel on ne saurait reprocher un excès d’humanité.

Aujourd’hui, les éthologues et les spécialistes du comportement des autres espèces que la nôtre – du grand Frans de Waal à Norin Chaï, vétérinaire en chef de la Ménagerie du jardin des Plantes, ont cessé, du moins une partie d’entre eux, de prendre 15000 précautions pour expliquer qu’un chimpanzé, par exemple, a du chagrin, qu’un cheval éprouve des émotions, que deux flamants mâles ou deux pingouins peuvent s’aimer (voir que l’accouplement ou le temps passé avec l’autre peut avoir un autre but que la reproduction), les jeunes générations, bien que précautionneuses – conditionnement spéciste et jugement des anciens obligent – osent évoquer le deuil, remettre en cause les explications communément admises sur le fonctionnement d’une meute de loups ou les canidés.

Et ça fait du bien.

En revanche, là où l’anthropomorphisme, au sens littéral de donner une forme humaine, devient extrêmement dangereux, c’est quand nous appliquons nos propres codes directement à l’autre, sans prendre la peine de vérifier si cela est juste au sein de son espèce ou dans sa culture : Frans de Waal explique ainsi qu’un chimpanzé qui retrousse les lèvres en sourire ne se marre pas du tout, mais est en réalité stressé et apeuré***. Un cheval qui retrousse sa lèvre supérieure ne rigole pas, mais fait un flehmen, c’est-à-dire une analyse des odeurs et de son environnement. Quand il sourit, en revanche, son regard s’adoucit et la commissure de ses lèvres se relève légèrement. Pour dépasser ces écueils « morphiques », c’est-à-dire de mésinterprétation de la forme, il faut prendre la peine de nous éduquer un minimum vis-à-vis de ceux auxquels nous nous intéressons – on ne va pas dans un autre pays sans avoir appris au minimum à dire « bonjour », « s’il vous plaît », « merci » et « au revoir », n’est-ce pas ? – et nous rappeler que chaque espèce est constituée d’individus singuliers – le philosophe Occam évoquait les « singularités incommunicables », pour parler des êtres humains. Ces singularités ne se limitent pas à ces seuls individus.

C’est ce que la communication intuitive – pardon pour ce long détour – nous apprend, en plus donc de dépasser ces fichues fausses croyances limitantes sur notre anthropomorphisme, qui est notre façon première de percevoir le monde. A cela, nous ajoutons notre propre vécu – qui fait de nous, donc, des êtres absolument singuliers. En face de nous : l’autre. Une autre espèce. Et, au sein de cette espèce, une personne singulière, avec une histoire singulière. Quand je communique avec cette personne, c’est la première chose que j’apprends. Au-delà des caractéristiques inhérentes des chats, par exemple, ou des lapins, il y a bel et bien une personne. Une personne qui ressent et communique des émotions, des bouts de son vécu, des mots très sages, des messages, des envies et des désirs, des hésitations, des peurs, etc. Dès lors, j’apprends aussi à remettre en question mon rapport avec elle – difficile de continuer à étouffer un lapin de bisous ou de prendre un chat dans ses bras (alors même qu’on sait intuitivement qu’ils n’aiment pas ça), lorsqu’ils vous ont clairement exprimé leur déplaisir ou leur crainte vis-à-vis de cela : par une sensation de peur, par une douleur que l’on reçoit au niveau du ventre ou du plexus, par des mots, etc. Ce serait compliqué de continuer, non ? Ce serait un petit peu comme valider les obligations traumatisantes de gamin comme faire des bisous à tonton-qui-pue-et-qui-bave ou tatie-qui-pique. Ce serait un petit peu comme passer outre les bases les plus évidentes du consentement, au prétexte que « ce n’est qu’un… » (chien, chat, enfant, lapin, femme, etc.)

Alors, il ne s’agit pas de vous culpabiliser – ni de m’en rajouter une couche au passage. Juste de prendre conscience de ce qu’apporte et provoque la communication intuitive : un véritable changement dans notre rapport aux autres, et la nécessité de faire l’effort, de notre côté – parce qu’ils en font pas mal, du leur – d’apprendre les bases de leur langage*** et de les respecter en tant que personne (je sais, ça fait beaucoup de répétitions du mot personne mais c’est important). Ce n’est pas parce qu’un compagnon à poils ou à plumes ou à écailles a été acheté qu’il perd son statut d’individu – en fait, quand on regarde certains élevages, refuges, ex-mode d’existence, c’est même le contraire : il devrait regagner son intégrité, son droit d’exister en tant qu’individu au moment même ou nous prenons la responsabilité de le faire entrer dans nos vies. Comme si nous lui disions : Je te promets que je te protègerai du mieux que je peux, et que je respecterai tes besoins en tant que personne d’une autre espèce que la mienne. Ce n’est pas simple du tout. Parce que cela nous oblige à détricoter des siècles de conditionnement liés à une société de domination et de conquête où la notion d’égalité, même au sein de la même espèce – humaine – est constamment remise en question. Mais quand on commence à réellement prendre l’autre en considération – non, un petit lapin n’est ni une boule de poils mignonne ni un civet un peu con mais bien une personne -, c’est réellement notre vision du monde que nous commençons à changer.

L’autre n’est pas un dû. Mais un.e partenaire, un.e ami, un.e guide, qui mérite de la considération et, quand on ne peut faire autrement que lui imposer une épreuve (vétérinaire, déménagement, etc.), la moindre des choses est de le lui expliquer. Quant à ceux et celles de notre espèce, les contraintes et les limites ne sont pas forcément les mêmes (je ne griffe pas si je dois aller chez le dentiste…), mais le fond – l’écoute de l’autre, la considération et la notion fondamentale de consentement -, si.

*Descartes, qui adorait son chien, appelé Mr. Grat, s'en serait retourné dans sa tombe…
** et encore, même dépouillés de leur identité, ils n'étaient que des sous-humains.
***Au passage, il est extrêmement gênant pour un singe d'être regardé dans les yeux: je m'en doutais déjà mais c'est une petite femelle mangabey qui m'a appris à quel point cela la mettait mal à l'aise, tous ces yeux fixés sur elle
****Et de ne pas prendre les choses personnellement - un pipi de lapin n'est pas une vengeance, mais potentiellement une manière d'exprimer de la colère (tu m'as négligé), de l'inquiétude (je ne te sens pas en sécurité sur le territoire alors j'urine pour le protéger et te protéger de toute intrusion), un besoin d'expansion (je conquiers un nouveau territoire, j'ai besoin d'espace).